En mai, tonte à l’arrêt!

Le gazon n’a plus la cote! Les anglais, pourtant champions de la pelouse parfaite (tant que leur climat le leur permettait), sont les premiers à avoir fait volte face en créant le mouvement No Mow May (pas de tonte en mai). Des campagnes similaires se sont propagées sur le continent. Ce sont aujourd’hui des milliers d’hectares qui échappent à la tondeuse et c’est tout bénéfice pour la biodiversité.

Personnellement, j’évalue chaque année la possibilité de laisser pousser quelques coins de la pelouse. Sur la photo ci-dessus, on voit un espace où j’ai décidé de laisser monter l’herbe entre des cerisiers du Japon. Dès le premier printemps, le résultat est stupéfiant! La pelouse, ce désert vert, recelait un potentiel et une diversité insoupçonnés.

Les vivaces qui apparaissent spontanément dépendent fortement de la nature du sol et du degré d’humidité. Sur un sol riche, outre les graminées, on verra apparaître les marguerites, les boutons d’or, les pâquerettes, le plantain, des achillées millefeuilles. Ce sont toutes des plantes vivaces qui reviennent chaque année.

Parfois, on se trouvera confronté à une mer de pissenlits (Taraxacum officinale) ou de faux pissenlits (Hypochaeris radicata). Le dernier diffère du premier par sa feuille très rugueuse notamment. Accueillir ces fleurs sauvages demande un changement radical de son regard sur le jardin. Les semences du pissenlit sont d’une rare perfection et les enfants les adorent. Ma génération sait qu’elles illustrent la devise de Larousse ‘Je sème à tous vents’. Les pissenlits sont en outre comestibles. Voyons le bon côté des choses…

Les petites véroniques bleues (Veronica persica), très délicates, peuvent teinter en bleu de grandes surfaces si l’herbe n’est pas trop longue. Les stellaires, avec leurs tiges très fines et leurs petites fleurs blanches en étoile, peuvent aussi apparaître en masse. L’espèce la plus commune est Stellaria media, appelée mouron des oiseaux.

Dans ce verger où la tonte a été suspendue, c’est l’adorable cardamine des prés (Cardamine pratensis) qui a pris le dessus. Cette petite brassicacée rose pâle a les quatre pétales en croix caractéristiques de la famille des choux. Elle est une indicatrice de terrains humides et fertiles. Les entomologistes y attachent beaucoup d’importance car la cardamine est la plante hôte de l’Aurore, un papillon blanc avec le bout des ailes orange.

En terrain humide et acide, on peut avoir la chance de voir apparaître de petites orchidées rose pâle ou rose vif. Ce sont les Dactylorhiza maculata, qu’on appelle aussi orchis tacheté, caractérisés par des feuilles tachetées. Habitants des sols pauvres; les pelouses qui ont été engraissées pendant des années ne leur sont pas propices.

Si limiter la tonte permet des économies de main d’oeuvre et de carburant, l’intérêt principal est évidemment de favoriser la présence d’insectes et de petite faune. En avril et mai, les pollinisateurs y trouveront le nectar et le pollen nécessaires pour se nourrir et élever leurs larves. Il suffit d’ailleurs de relever le niveau de tonte de sa machine pour voir apparaître le trèfle blanc, une source de nectar inestimable.

Dans la pratique, les vergers haute tige et le pied des grands arbres sont des espaces où il est facile de laisser pousser les herbes folles. Vous pouvez continuer à tondre des sentiers de charme pour la promenade. Il convient de maintenir également un bord tondu le long des chemins et des parterres.

Comment gérer la suite? A partir du plein été, le principal bénéfice de l’opération a été engrangé. L’ex-pelouse a nourri ses visiteurs et a permis aux pluies de printemps de pénétrer profondément dans la terre. Les herbes sèches peuvent maintenant être fauchées. Ceci peut se faire à la débroussailleuse. L’idéal est de ramasser l’herbe coupée qui peut servir de paillage au pied des arbres ou nourrir des animaux. On peut aussi, à l’ancienne, monter une belle meule de foin, très décorative dans le paysage. Les pluies de fin d’été permettent à la pelouse de reverdir avant l’hiver.

Si l’expérience vous a convaincus, vous pouvez augmenter encore l’attrait de la pelouse en plantant des bulbes à l’automne dans les parties que vous comptez dédier à la tonte tardive à l’avenir: perce-neige, narcisses, crocus, camassias, fritillaires… Après leur floraison, les bulbes doivent se reconstituer avant la dormance estivale et la tonte doit donc de toutes façons être déferrée jusqu’en juillet.

On est bien loin du désert vert!

Ironiquement, dans mes recherches pour cet article, je trouve autant sites prônant la vie sauvage que d’articles du genre ‘Les principales mauvaises herbes dans le gazon; caractéristiques et moyens de lutte’. S’ensuit un langage belliqueux à l’adresse des innocentes marguerites et véroniques: combat, éradication etc. Maintenir un beau gazon n’est pas une sinécure!

No Mow May demande un changement radical de mentalité vers plus de tolérance. Les choses bougent un peu partout. A titre d’exemple, mon club de golf favori délimite chaque année des zones écologiques où la tondeuse ne passe plus avant l’automne. Certaines zones sont conçues comme obstacles que le joueur doit franchir d’un beau coup. S’il tombe dans les longues herbes, sa balle est considérée perdue, pénalité qui ne l’enchante pas. D’autres zones, plus vastes, sont aménagées dans des endroits où même les joueurs les plus erratiques ont peu de risques de se fourvoyer. Je constate qu’elles sont de plus en plus nombreuses chaque année.

Faites donc vous aussi le tour de vos pelouses d’un oeil critique. Peut-être pourrez-vous identifier l’une où l’autre zone où la tonte n’est pas strictement nécessaire. Rejoignez la mouvance En mai, tonte à l’arrêt!

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