Une réhabilitation du bergenia

Le Bergenia, cela fait très 20ème siècle! Il n’a plus sa place dans nos jardins contemporains? Nous qui arrachons nos buis, las de les traiter pour leurs parasites et maladies, nous qui ne trouvons plus le temps de tailler nos bordures et rechignons à arroser pour raisons écologiques, ne devrions-nous pas reconsidérer ces plantes héroïques qui n’ont besoin de presque rien…

Le bergenia est un couvre-sol qui se caractérise par de grandes feuilles cordiformes persistantes. On parle parfois d’oreilles d’éléphant. Mais un autre nom vernaculaire est plus intriguant: la plante du savetier. Ce nom s’explique par la texture épaisse et coriace de la feuille qui fait penser à un bout de cuir bien tanné. Le nom scientifique Bergenia, pas trop compliqué, honore un botaniste et médecin allemand du 18ème, Karl August von Bergen.

Dès la fin de l’hiver, des tiges épaisses se dressent au-dessus du feuillage, portant des clochettes dont la couleur peut varier du blanc à toutes les nuances du rose. Le rose vif des variétés de base peut rebuter même s’il est très lumineux dans un parterre printanier.

Ce feuillage épais résiste parfaitement au gel et à la neige. Le genre est d’ailleurs originaire de régions nordiques, de l’Asie centrale jusqu’en chine, présent en Sibérie et dans l’Himalaya.

Il fait partie de la famille des saxifragacées qui comprend pour la plupart des plantes de montagne. Le nom de saxifrage vient du latin saxum (la pierre) et frangere (fendre). Ce sont donc des plantes qui tolèrent des conditions extrêmes de température et d’exposition. Elles ne craignent pas les sols caillouteux, pauvres et drainants.

Quand arrive le froid, ces feuilles d’un vert vif et luisant se parent de magnifiques couleurs rouge ou bronze. Certaines sélections horticoles ont été développées pour mettre en avant ce caractère. Leur nom s’y réfère assez clairement comme par exemple ‘Autumn Red’, ‘Autumn Glory’, ‘Winter Glow’ ou ‘Bressingham Ruby’.

La coloration est d’autant plus intense que le climat est froid. Ces pigments rouges sont des anthocyanines que la plante produit quand le froid ralentit la photosynthèse. Elles protègent les cellules du froid et de la lumière. Au retour du beau temps, les feuilles redeviennent bien vertes.

Dans les parcs anglais, on trouve souvent un ‘Winter Garden’, planté pour être admiré en plein hiver. Le feuillage coloré des bergenias y fait merveille pour couvrir de grandes surfaces sous les arbres ou arbustes à troncs colorés, les bouleaux par exemple. Dans ce cas-ci, ils mettent en valeur un érable à tronc rouge exceptionnel,

Acer conspicuum ‘Phoenix’.

Les fleurs, en forme de clochettes, apparaissent dès la fin de l’hiver, certaines début mars, d’autres jusqu’en juin. Elles sont portées par une tige charnue, résistant bien aux intempéries. La floraison est longue et mellifère, attirant les premiers bourdons. La game des couleurs est par contre limitée, allant d’un blanc rosé au magenta.

Les pépinières spécialisées en plantes vivaces peuvent vous proposer toute une palette de cultivars. Dans l’ordre ci-dessus: ‘Rosi Close’, ‘Harzkristall’, ‘Abendglut’ et ‘Jelle’. Beaucoup ont des noms allemands car les obtenteurs allemands du siècle passé ont joué un rôle important dans la création de variétés de bergenias.

Même si ce n’est pas son usage principal, la fleur est tout à fait valable comme fleur à couper. J’ai associé des bergenias rose pâle à quelques branches de cerisier et de spirées, des narcisses, des tulipes et des hellébores pour un panier de Pâques très frais.

Utilisé comme couvre-sol, le bergénia peut être décoratif dans les parterres à des saisons diverses.

Dans la scène de février, il est associé au feuillage bronze d’Epimedium rubrum avec le contraste lumineux de Helleborus foetidus à l’avant plan et Euphorbia characias dans le fond.

Dans la scène de novembre, les premières feuilles virant au rouge s’harmonisent avec une masse de persicaires dans le fond.

Un des usages les plus courants et vraiments utiles de ce couvre-sol sont les bordures de chemins. Les grandes feuilles bien serrées délimitent une ligne souple. Des arbustes peuvent être plantés un peu en retrait.

La plante est également une bonne solution pour les talus, même raides, car elle supporte bien un sol drainé. On peut la planter sous des arbres ou des arbustes. Elle est très à sa place dans une rocaille. L’entretien sera de toutes façons minimal.

Le bergenia est une plante rhizomateuse qui s’étend par de gros rhizomes ligneux qui rampent sur le sol et produisent une nouvelle rosette de feuilles aux extrémités. Ces rhizomes sont faciles à arracher ce qui permet de multiplier très facilement son stock tout en évitant l’envahissement.

Si aujourd’hui le bergenia ne fait pas l’unanimité, il faut savoir que c’était la plante fétiche de la grande jardinière britannique Gertrude Jekyll. Elle en appréciait l’aspect grave et monumental au point que sa tombe en fut parée. Jekyll créa de nombreux jardins dans les premières décennies du 20ème siècle, souvent avec le fameux architecte Edwin Luytens, qui travaillait dans l’esprit Arts and Crafts. Sur cette très belle photo prise par Marie-Noëlle Cruysmans dans le jardin de Hestercombe, on voit bien cette influence dans le jeu subtil des dallages, le dessin des escaliers, des murets et de la pergola. Gertrude Jekyll y entoura les parterres de bergenias. Voilà une solution originale pour remplacer les buis pour délimiter les parterres.

Sur le site de Hestercombe j’ai trouvé une photo des mêmes parterres au moment de la floraison, toute rose. Là, pour un mois ou deux, c’est peut-être un peu too much

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Où vont les bourdons?